© Mohand Azzoug
Interview / Reportage

Interview Pier Lamandé, artiste en résidence au Tangram

Pier Lamandé est comédien, metteur en scène, pédagogue, dramaturge, mais également artiste en résidence au Tangram, conseiller artistique et pédagogique et coordinateur des "Ateliers du Tangram". Rencontre.

 

Pier Lamandé, tu es comédien, metteur en scène, pédagogue, dramaturge, mais également artiste en résidence au Tangram, beaucoup de casquettes pour un seul homme ! Comment te définirais-tu ?

Je suis acteur. J’ai très vite eu envie d’accompagner le geste théâtral et chorégraphique. J’ai également beaucoup travaillé avec des chorégraphes et des danseur·ses. À partir de là, j’ai dû me construire dans notre société qui est plutôt habituée à la spécialisation dans certains domaines. J’ai dû affirmer que toutes ces places sont complémentaires et œuvrent à chaque fois dans le sens de la richesse de la question théâtrale. Souvent, je me définis comme artiste de théâtre !

Et à partir de ce postulat, suivant les rencontres, les projets, je peux me positionner à différents endroits sans être insatisfait ou frustré. Je me retrouve dans tous les endroits sereinement, mais il est vrai, cependant, que l’acteur est l’endroit le plus évident, le plus souple, le plus direct car c’est le moins intellectualisé, alors que les autres rôles induisent plutôt une réflexion autour du théâtre. La question de la pédagogie s’est posée à moi, non pas dans la verticalité, mais plutôt dans l’horizontalité : partager un choix de liberté s’est très vite imposé.

La question de la dramaturgie est plus récente. Ma dramaturgie est liée à l’exercice du plateau. Aujourd’hui, je ne me définirais pas comme un dramaturge au sens de spécialiste de la dramaturgie. Il y a d’excellent·es dramaturges en France qui sont souvent des universitaires avec une documentation beaucoup plus riche que la mienne.

Artiste en résidence au Tangram, cela signifie que tu es conseiller artistique et pédagogique. Pourquoi as-tu accepté cette vaste mission ? Quels en sont les contours et comment travailles-tu sur l’ensemble du département de l’Eure ?

J’ai rencontré Valérie Baran il y a plusieurs années, maintenant. J’ai été très sensible à sa conviction selon laquelle le plateau est un miroir et un endroit d’expression de l’état du monde aussi bien dans sa dureté que dans sa joie, sa créativité ou son imaginaire. J’ai vraiment vu Valérie à l’œuvre pour accompagner, défendre, et permettre à des artistes d’exprimer ce qui faisait sens pour eux.

Quand elle a été nommée directrice du Tangram, je me suis réjoui de cette nouvelle pour le département de l’Eure. Quand elle m’a proposé de la rejoindre au démarrage de son mandat, elle m’a demandé de mener un projet sur le territoire de Nétreville, un quartier d’Évreux placé en Zone d’Éducation Prioritaire (ZEP) – un quartier dit « sensible » dans l’agglomération. Valérie Baran avait fait le constat d’un déficit d’échanges entre le Tangram et certaines zones d’Évreux.

Je ne crois pas qu’il y ait des publics éloignés de la culture. Aujourd’hui, je pense que les théâtres et les scènes nationales ont vocation à questionner ce qu’elles représentent. Elles se doivent d’aller au-delà de « la culture ». Les théâtres doivent être des lieux de cultures.

« Le droit culturel » est un concept que je partage avec Julien Bourguignon qui a rejoint l’aventure auprès de Valérie en tant que directeur délégué à la programmation de la Scène Nationale d’Évreux-Louviers. Julien Bourguignon est convaincu de la question du temps, de l’humanité dans la rencontre artistique. J’aime beaucoup son idée de ne pas présupposer ce qui fait les difficultés ou impossibilités pour certains publics de franchir les portes des théâtres.

J’ai répondu positivement à cette demande de Valérie, en allant sur le territoire et en étant un émetteur de cette politique culturelle rayonnante, car le projet m’a tout de suite intéressé. J’ai donc également pris, petit à petit, la place de conseiller artistique et pédagogique. C’est très pertinent, ce rôle me permet d’être sur le territoire de Nétreville dans une action de terrain et, en même temps, de partager et d’échanger sur l’ensemble de la ligne éditoriale de programmation afin de pouvoir imaginer des circulations entre des artistes nationaux, internationaux, locaux…

La question de l’accessibilité à la culture se pose, quand les bus de la ville arrêtent leur service à 20h. Cela coupe la possibilité d’aller au cinéma, au théâtre, pour les populations n’habitant pas dans le centre-ville d’Évreux et réserve cette pratique culturelle a une certaine catégorie socio-professionnelle. Valérie a avancé l’heure des spectacles du samedi à l’après-midi pour permettre à ces populations de venir voir des spectacles en famille et de rentrer chez eux ensuite en transports en commun.

Une des missions du théâtre est de rassembler des publics dans son lieu mais également rayonner hors les murs. Je suis délégué sur le territoire, je travaille beaucoup en partenariat avec l’AL2E (Association Amicale Laïque Evreux Est), avec la médiathèque, le Foyer d’accueil « Moissons Nouvelles ».

Actuellement, et depuis plusieurs mois, tu mènes une résidence avec Laetitia Ajanohun et Emcee Agora intitulée « Légendes Urbaines » dans le quartier de Nétreville. Raconte-nous …

C’est un atelier de créations de légendes. Dans ce projet de territoire artistique, la question de la réappropriation, celle des souvenirs que l’on va se créer ensemble, est une dimension très intéressante et importante. Laetitia Ajanohun m’a proposé ce projet de « Légendes Urbaines », qui part de l’écriture. Elle a travaillé avec un premier groupe sur comment on va créer une histoire plutôt invraisemblable à partir d’un fait divers. L’atelier d’écriture a nourri une forme un peu chimérique de ces histoires dont on ne sait plus très bien si elles sont vraies ou fausses. La fiction et l’imaginaire sont très proches. À Paris, il y a des centaines de légendes urbaines. Par exemple, on croit que si la Seine dépasse le zouave, tous les rats vont envahir la ville.

L’idée est de traverser des lieux dits pour recréer des histoires en donnant aux habitants de ces quartiers la possibilité de se réapproprier leur histoire et, à partir de celles-ci, de créer une cartographie imaginaire du quartier. Le projet est de construire des podcasts courts pour que ces histoires circulent. Les podcasts sont des objets ludiques qui vont faire résonner des endroits, des individus, des pratiques que les habitants connaissent… J’ai mené le travail de mise en voix avec les élèves. L’habillage sonore et musical est réalisé par Joseph Baudet.

Tu accompagnes également le projet pédagogique « Les Ateliers du Tangram », anciennement connus sous le nom des « Ateliers du Jeu », peux-tu nous en dire davantage sur ce projet spécifique ?

C’est passionnant de s’occuper de ce projet, c’est une spécificité de la Scène Nationale du Tangram !

À l’époque, il y a eu l’idée de créer ces rendez-vous hebdomadaires comme une formation continue de la pratique théâtrale, par tranche d’âge entre Évreux et Louviers, avec un ensemble d’intervenant·es. Sur le territoire, les ébroïcien·nes et les lovérien·nes ont pris l’habitude de ces rendez-vous, qui font partie de l’identité du Tangram !

J’ai cherché comment donner une valeur ajoutée à cette pratique avec la proximité à la Scène Nationale et à ses artistes, pour trouver des formes de synergies. Avec le comité pédagogique, je suis en train de développer une réflexion commune sur la synergie des projets, et la circulation des pédagogues dans ces différentes classes des Ateliers du TangramJe suis très sensible à ces questions de « temps libre » : c’est un acte de créer dans sa semaine quelques heures de liberté pour la pratique d’une chose essentielle pour soi.

Cette année, tu t’es, comme tout le monde, adapté à une vie culturelle numérique, tu as mené de nombreux ateliers sur Zoom - nous réalisons d’ailleurs cette interview via Zoom même si nous avons eu la chance de nous rencontrer en vrai. Comment utilises-tu ces outils ?

Cette année, avec les Ateliers du Tangram, nous nous sommes trouvé·es dans l’impossibilité de nous réunir, donc nous avons dû trouver des alternatives avec des plateformes de réunion comme Zoom. Le conseil pédagogique m’a suivi dans cette idée qu’il fallait absolument saisir ces outils numériques pour maintenir le lien des publics avec le théâtre. Nous avons creusé cette nouvelle forme d’échange et de création permise par ces outils qui ne sont ni du théâtre, ni du cinéma, mais proposent une caméra qui filme en direct. Ces plateformes sont de l’ordre de la chimère. Je parle de chimère au sens de ce qui ne devrait pas coexister dans un même être. Est-ce qu’elles survivront ?

C’est assez passionnant ! Cette année, nous avons exploré une forme de créativité nouvelle grâce à ces outils car tout le monde était débutant sur Zoom.

 


Publié le 06 mai 2021

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